En Crète, deux demandeurs d'asile pêchent pour se nourrir, par plaisir et par amitié

Leur passion commune pour la pêche s'est transformée en une précieuse amitié et offre quelques instants de tranquillité à ces demandeurs d'asile.

Walid (à gauche) et Ismain pêchent ensemble dans le port d'Héraklion, en Crète.
© HCR/Markel Redondo

Ce n’est pas un bon jour pour la pêche. C’est un coup dur pour Ismain et Walid qui comptaient ramener un peu de protéines de poisson pour le diner. Les deux hommes viennent de pays différents, ils n’ont ni la même religion, ni le même parcours, mais leur passion commune pour la pêche s’est transformée en une précieuse amitié qui leur apporte un peu de tranquillité d’esprit dans leur exil forcé.


Le ciel est couvert et la mer est agitée mais ils persévèrent – les deux demandeurs d’asile ont tout leur temps dans la ville crétoise d’Héraklion. « Nous cuisinons le poisson, nous le mangeons ou nous le donnons à des amis. Ici, le poisson coûte très cher », explique Ismain (50 ans), originaire de Damas où il était réalisateur de film et artiste.

Le plus jeune des deux, Walid (37 ans) confie qu’il a déjà pêché dans les rivières d’Iraq mais que la technique est différente en mer.  « J’ai commencé à pêcher pour me nourrir, comme hobby et pour avoir un peu de compagnie », poursuit-il, en jetant sa ligne avec beaucoup d’espoir, à proximité de la forteresse vénitienne qui gardait autrefois l’entrée de l’ancien port d’Héraklion.

« Nous cuisinons le poisson, nous le mangeons ou nous le donnons à des amis. »

Les deux hommes bénéficient du programme du HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, pour l’aide au logement et l’aide financière en espèces, grâce auquel des milliers de réfugiés et des demandeurs d’asile vulnérables ont pu être aidés ces deux dernières années en Grèce.

Ismain et sa famille ont quitté la Syrie l’an dernier. En raison du mauvais temps ou de la présence policière, il leur aura fallu 13 tentatives pour rejoindre la Grèce depuis la Turquie. « J’ai senti que nos vies étaient menacées en Syrie et j’ai décidé qu’il valait mieux partir », explique ce papa de trois enfants. « Après sept années de guerre, la situation est progressivement devenue dangereuse pour tout le monde ».

De son côté, Walid – qui enseigne la physique – a dû faire face à une menace grave et imminente à sa sécurité, à Bagdad. « Je suis chrétien et j’ai été menacé par des milices », explique-t-il, en décrivant l’attaque et les blessures provoquées par des hommes armés ou équipés de couteaux. Il a fui vers Erbil, ensuite vers la Turquie et la Grèce, avant d’être transféré par le HCR depuis l’île de Lesbos vers la ville d’Héraklion.  

  • La passion commune d'Ismain et de Walid pour la pêche s'est transformée en amitié.
    La passion commune d'Ismain et de Walid pour la pêche s'est transformée en amitié.  © HCR/Markel Redondo
  • Ismain (à l'avant) et sa famille ont quitté la Syrie l'année dernière.
    Ismain (à l'avant) et sa famille ont quitté la Syrie l'année dernière.  © HCR/Markel Redondo
  • Wahid (12 ans) et Navid (7 ans) viennent d'Afghanistan. Ils ont appris à pêcher dans le port.
    Wahid (12 ans) et Navid (7 ans) viennent d'Afghanistan. Ils ont appris à pêcher dans le port.  © HCR/Markel Redondo
  • La pêche apporte aussi à ces deux hommes une certaine tranquillité d'esprit.
    La pêche apporte aussi à ces deux hommes une certaine tranquillité d'esprit. © HCR/Markel Redondo
  • « Nous cuisinons le poisson, nous le mangeons ou nous le donnons à des amis. Ici, le poisson coûte très cher ».
    « Nous cuisinons le poisson, nous le mangeons ou nous le donnons à des amis. Ici, le poisson coûte très cher ». © HCR/Markel Redondo

L'avenir qui attend ces deux hommes sera très différent. Tandis qu’Ismain espère retrouver sa famille en Allemagne, Walid attend depuis plusieurs mois la réponse à sa demande d’asile déposée en Grèce. « J’ai eu l’entretien pour la demande d’asile il y a huit mois mais depuis, je n’ai plus aucune nouvelle », dit-il. « Le plus important est de terminer mes études et de finir un Master en physique.

Mise à part la frustration liée à l’attente, les deux amis sont très heureux et se sentent en sécurité dans leur appartement, mais ils voulaient s’occuper. « Je n’aime pas que les gens me donnent de l’argent ou paient à ma place. J’aimerais être indépendant », explique Ismain.

Il avait vu des pêcheurs quitter le port avec leur petite embarcation et revenir avec de belles prises saines. Il s’est dit qu’il allait essayer la pêche à la ligne et il a donc acheté du matériel d’occasion pour tenter sa chance sur le port, en observant attentivement comment faisaient les autres pêcheurs.

Un jour, il a reconnu l'un des pêcheurs sur les berges. C'était Walid, qu’il avait été accueilli dans le même centre d'hébergement qu'Ismain avant d'être transféré vers la Crète. Ils se sont très vite bien entendus. « Nous sommes amis, d’excellents amis », dit Ismain.

« J’aimerais être indépendant ».

Walid confie qu’il a commencé à pêcher pour les mêmes raisons que son ami. Il aimerait pêcher pour gagner sa vie mais « je n'ai pas de bateau », avoue-t-il.  

Ismain pense déjà à son prochain déménagement à Kiel, en Allemagne, mais il a apprécié l’esprit de solidarité qu’il a trouvé chez Walid et les autres pêcheurs.

« La pêche est très importante car elle offre un plat supplémentaire sur notre table et elle nous permet d’économiser de l'argent», dit-il de manière très pragmatique, en faisant référence à l’aide financière que sa famille reçoit chaque mois du HCR dans le cadre du programme ESTIA, financé par l'Union Européenne.  

« Là-bas en Syrie, nous n'entendions que des cris et le bruit des bombes. Quand nous sommes face à la mer, cela nous nous apaise », dit-il, de manière poignante.

A Kiel, il espère pouvoir utiliser ses années d'expérience en tant qu'artiste et caméraman pour faire vivre sa famille. « Je peins tous les jours », dit-il. « Je fais des caricatures politiques mais aussi des paysages. En Allemagne, j’aimerais continuer à peindre et devenir professeur d'art ».

Peut-être qu'il continuera aussi à pêcher – après tout, Kiel est au bord de la mer Baltique.